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Le système « biologique » de la première moitié du 19e siècle

Le métabolisme des matières organiques au sein des villes du 19e siècle a été documenté par des études historiques et urbanistiques, y compris pour le cas de Bruxelles. Les recherches s’accordent sur le fait qu’une rupture importante a eu lieu vers 1880 ; en effet, la gestion des flux organiques de la première moitié du siècle est encore marquée par le recyclage systématique au profit des campagnes périurbaines.

Représentation d’un système biologique

Sources des données chiffrées : population - Daelemans (1989) ; chevaux - Blomme (1992), quantité et valeur de l’azote - Kohlbrenner (2014).

Sources des données chiffrées : population - Daelemans (1989) ; chevaux - Blomme (1992), quantité et valeur de l’azote - Kohlbrenner (2014).

Domaine

Nous entendons par « domaine » du système sa portée générale, souvent associée aux divers fonctions qui y sont organisées. Dans le cas de la configuration observée dans la première moitié du 19e siècle, il s’agit d’un système englobant les résidus organiques de l’alimentation des citadins, que ce soit sous forme de déchets de cuisine (épluchures, fanes, coquilles, etc) ou de déjections fécales et urinaires ; l’agriculture suprarégionale et les campagnes périurbaines qui apportent ou absorbent ces matières ; mais aussi les nombreux excréments animaux, et en première ligne ceux des chevaux, qui sont aussi pris en charge par ce système dans un but à la fois de salubrité de la voirie publique et de récupération des substances nutritives que ces excréments renferment.

Échelle

Il s’agit d’un système régional, centré sur la ville de Bruxelles et intégrant les campagnes périurbaines d’un radius de quelques dizaines de kilomètres. Ce périmètre inclut entre 140.322 (1831) et 231.634 (1846) Bruxellois (Daelemans 1989) et quelques 7000 chevaux (Blomme 1992). Mais cette échelle n’est pas hermétique puisque de nombreux apports alimentaires proviennent de l’agriculture suprarégionale (Europe du Nord et de l’Est, Russie, Amérique du Nord, etc) pour être ensuite métabolisés à l’échelle régionale. L’échelle du système est déterminée par son domaine, mais aussi par les moyens techniques – surtout le rapport entre les coûts de transport et la valeur des différentes matières organiques– et l’organisation politique, économique et sociale des interactions en son sein.

Acteurs

L’acteur central est sans doute le Conseil communal de la ville de Bruxelles qui décide de la plupart des règles du système. Les décisions politiques du Conseil communal influencent également le domaine du système et, par l’adoption d’une solution technique ou d’une forme d’organisation plutôt que d’une autre, aussi de son échelle et du type des interactions organisées par le système. Au début du 19e siècle, le Conseil communal de Bruxelles est responsable de la salubrité publique et par conséquent de l’enlèvement des excréta urbains. Mais il interprète cette tâche comme l’organisation d’une « économie de recyclage » (Barles 2005) au lieu d’une charge publique à financer par l’impôt, d’ailleurs encore marginal à l’époque. Les autorités de la ville tirent plusieurs bénéfices du bon fonctionnement de cette économie : outre l’objectif direct de la salubrité publique, le système génère des revenus publics non négligeables de la commercialisation des substances nutritives (Saddy 1977) et améliore l’approvisionnement alimentaire de la ville par la hausse de la productivité biologique de ses campagnes avoisinantes.

Pour organiser cette économie de recyclage, les autorités publiques s’appuient sur un autre acteur central : la Ferme des boues. Il s’agit d’une institution spécialisée en charge du ramassage de la matière organique de toute la ville, de sa concentration, de l’entreposage, du traitement et, enfin, de sa commercialisation et son transport vers les campagnes périurbaines (Valento Soares 1994).

Les employés de la Ferme des boues sont donc en contact direct avec la population bruxelloise et un autre groupe d’acteurs: les fermiers du Brabant autour de Bruxelles. Les agriculteurs doivent être considérés comme acteurs clés puisqu’ils constituent les débouchées lucratives pour toute la matière organique dont la ville n’a plus besoin. Leur importance pour le fonctionnement du système deviendra d’ailleurs apparente au cours de la deuxième moitié du 19e siècle lorsque l’avènement des engrais minéraux et chimiques rend l’écoulement rentable des engrais organiques de plus en plus difficile (Blomme 1992, Kohlbrenner 2014).

Interactions/flux

Les interactions entre les acteurs du système donnent lieu à des flux matériels, financiers et informationnels. En ce qui concerne les flux des matières organiques, elles atteignent les citadins par différents canaux de distribution sous forme d’aliments. Après leur consommation, la grande majorité de cette matière organique est rejetée par les humains et les chevaux puis prise en charge par les services de la Ferme des boues. L’interaction entre cette dernière et les fermiers consiste en la transportation du « fumier urbain » vers les campagnes périurbaines où il est utilisé comme engrais et amendement organique dans les processus agricoles ou maraîchers. Comme la production périurbaine est ensuite écoulée dans la ville, les nutriments retournés à la terre comme fumier regagnent la ville sous forme d’aliments et débutent ainsi un nouveau cycle. Les interactions entre agriculteurs, populations et la Ferme des boues donnent ainsi lieu à des flux circulaires biologique squ’on a appelé le “cycle des immondices” (Saddy 1977) – bien que ce ne soient pas les immondices qui circulent dans ce système mais uniquement les nutriments minéraux (azote, superphosphates, potasse) qui sont métabolisés par les cultures. En 1873, les flux d’azote sont évalués à un peu plus de 1.900 tonnes d’azote par an (Kohlbrenner 2014).

Rappelons cependant que ce cycle n’est pas hermétique et intègre constamment des nutriments en provenance de l’agriculture suprarégionale. Ce phénomène n’est pas anodin lorsqu’il ce reproduit systématiquement sur des longues périodes et conduira inévitablement à l’accumulation de l’azote dans le pourtour des centres urbains (Billen et Thery 2003). L’économie circulaire des nutriments entre la ville et ses campagnes périurbaines se voit donc constamment dopée d’un apport linéaire externe qui aura comme conséquence d’augmenter de manière structurelle la productivité biologique des cultures périurbaines. Ce flux linéaire explique en partie pourquoi le système de production périurbaine tel que le maraîchage parisien du 19e siècle est parfois considéré comme la culture la plus productive dans l’histoire de l’humanité (Servigne 2015).

Il existe d’ailleurs un lien étroit entre la nature des flux organiques et les flux financiers dans le système biologique. Les interactions entre la Ferme des boues et les fermiers périurbains prennent la forme d’un échange commercial dans lequel le « fumier urbain » est vendu contre paiement - la valeur de l’azote contenu dans le fumier urbain est évaluée à 3,8 millions de francs en 1873 (Kohlbrenner 2014). La propension de la demande dépendra de la qualité du fumier et donc de son contenu chimique en nutriments solubles mais aussi de ses caractéristiques physiques et biologiques qui déterminent son utilité en tant qu’amendement (Mazoyer et Roudart 1997). Plus la qualité du fumier urbain est supérieure, plus les fermiers sont prêts et capables de payer des prix plus élevés. Puisque les flux organiques rendent l’agriculture périurbaine plus productive, on est en présence de ce que les théoriciens de systèmes considèrent comme une « boucle rétroactive positive » : la productivité accrue de l’agriculture périurbaine augmentent les flux de nutriments et les flux financiers vers la ville, qui fournit à son tour davantage de débouchées commerciales et de fumier urbain aux maraîchers et aux agriculteurs.

Espaces/artefacts

Les interactions entre acteurs ont lieu dans des espaces physico-spatiaux concrets et sont facilitées par une série d’artefacts. Les déjections humaines sont concentrées dans des latrines et fosses d’aisance construites partout dans la ville à cet effet. Le fumier des chevaux se trouve dans les étables ou sur la voirie urbaine. La Ferme des boues n’est pas seulement un acteur mais aussi un endroit précis, situé au bord du canal au nord du Pentagone. La Ferme est dotée d’une grande surface de stockage pour concentrer la masse organique, ainsi que de bassins spéciaux pour le décantage des boues à ciel ouvert. Après ce traitement on considère la matière organique comme « fumier urbain » qui est ensuite transporté par péniches vers le hinterland bruxellois, composé en grande partie d’un paysage cultivé de manière intensive. Le système biologique repose donc non seulement sur un aménagement urbain et périurbain spécifique, mais aussi sur une infrastructure technique qui va des simples artefacts (latrines, outils de ramassage et d’épandage) à des ouvrages importants (bassins, voies d’eau artificielles).

Règles

Le fonctionnement du système biologique repose sur de nombreuses règles. La collecte de la matière organique dans l’enceinte urbaine y est par exemple strictement règlementée, donnant à la Ferme des Boues le mandat et le monopole de ramassage des excréments en vue de leur commercialisation. Les endroits de collecte (latrines, fosses d’aisance) subissent également des règles visant à faciliter la collecte ainsi que pour empêcher des dépôts potentiellement dangereux de matières fécales au sein de la ville. D’autres règles concernent l’autorisation, sans doute parfois implicite, de stocker et de traiter des concentrations importantes d’excréments dans un tissu urbain déjà relativement dense. Enfin, les flux circulaires de nutriments dépendent de l’autorisation légale pour la Ferme des boues de pouvoir commercialiser le « fumier urbain » et pour les fermiers périurbains de pouvoir l’utiliser dans leurs cultures. L’ensemble de ces règles forme ainsi un espace des possibles qui est d’ailleurs en fort contraste avec les règles contemporaines selon lesquelles, pour des considérations de santé publique mais aussi de standardisation commerciale, la plupart des interactions de ce système biologique sont parfaitement illégales.

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